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Kader Fahem, l’art de s’orienter

Le détour de Kader Fahem fut long. De son Algérie natale, qu’il quitte à l’âge de 7 mois avec toute sa famille pour s’installer en Lorraine, il n’est peut-être resté dans la mémoire de Kader que des souvenirs empruntés à ceux qui y avaient véritablement vécu. Son origine, son Algérie, c’est une somme de composantes transmises par son père et sa mère : l’ébène de ses yeux, son teint soleil et la musicalité de la terre kabyle. Autant de signes de son origine inscrits dans sa peau et son âme.

Guitariste prodige et autodidacte, il se tourne pourtant vers la pratique flamenca, initié par son frère aîné, puis tous les maîtres auprès desquels il poursuivra son apprentissage.

Avec The Road to Sahara, son nouvel album disponible depuis le 6 octobre, Kader Fahem revient là où le soleil se lève, vers l’Orient, vers la lumière de la terre maternelle. Un album habité par le duende et le tarab.

 

© Audrey Krommenacker

Trouver sa voie

« Il ne connaît pas sa terre, il n’a pas de frontière » chante Kader Fahem dans « L’exil ». Doucement, timidement – car Kader est un artiste timide lorsqu’il parle et chante, il dévoile ce qu’est pour lui son origine : un espace béant, indéterminé, aussi vaste qu’une déchirure et pourtant rempli des transmissions familiales, des chants qui l’ont bercé, des mélopées kabyles et des musiques traditionnelles d’Algérie.

Comment ce que l’on n’a pas connu peut-être aussi douloureux ? Probablement parce que « les sons terrestres sont une sorte de réminiscence du monde spirituel, comme l’écrit Pamela Chrabieh, ce qui peut faire naître une grande nostalgie, chantant la séparation et révélant la douleur du désir d’union ». Et certainement parce qu’il faut que Kader réinvente le chemin du retour à la terre mère.

Dans The Road to Sahara, lorsque Kader saisit son instrument et joue, avec son toucher, tour à tour caressant et hypnotique, il accomplit un geste magique qui le relie aussitôt à cet Orient originel. Mais pour se réapproprier ce que son âme a entendu, avant d’être enfermée dans l’opacité de la chair, Kader a vécu une odyssée intérieure. Lorsqu’il choisit la guitare à l’âge de 7 ans, il témoigne d’une sensibilité, d’une précision et d’une dextérité immédiates, renforcées au contact des manouches. Il perfectionne son talent flamenco lors d’un long apprentissage, qui fait de lui l’héritier de Paco de Lucia. Sa fougue, son sens de l’improvisation se révèlent dans tous les styles qu’il aborde. Sonorités blues, gitanes, manouches, jazz, bossa, rock lui permettent de consolider sa réputation de guitariste habité par le duende.

 

Briser les frontières

La quête du duende peut entraîner au loin, par-delà des limites que l’on croyait immuables. Or la démarcation stylistique entre la musique andalouse et celle du Maghreb est ténue. Une mer les sépare, mais la Méditerranée est une mère intérieure bordée de terres dorées par le soleil, qui diffèrent seulement par la langue qui s’y parle. Aux exilés qui, chaque jour, la traversent sur de frêles embarcations, qui échouent ou meurent sur ses rivages, elle semble infranchissable. Pourtant, la musique a, elle, dessiné depuis longtemps des lieux de passage, des parentés rythmiques et des liens mélodiques communs.

The Road to Sahara en est la preuve, car le nomadisme musical de Kader Fahem parvient à unir la terre d’origine et la terre d’accueil, les deux terres qui l’ont nourri. Au sein de l’album, la pulsion incessante du bendir et son bourdonnement délicat se transforment en cavalcade résonnante donnant des couleurs différentes au toucher inspiré et fougueux de la guitare de Kader. Et lorsqu’il s’empare de la mandole, l’instrument principal de la musique kabyle, Kader Fahem pare ses compositions d’une rondeur et d’une chaleur entraînantes. Il emporte alors l’auditeur dans les rythmes vibrants et exaltants d’une émotion cachée, cette émotion esthétique, extase musicale que l’arabe nomme tarab et que l’espagnol appelle duende.

Kader Fahem s’est produit au Comedy Club le 3 octobre dernier dans le cadre des soirées This Is Monday à voir (ou revoir) ici.

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Trois hommages

Il y a déjà un an la vie de Paco de Lucia s’interrompait brutalement. Après le temps du chagrin, celui des hommages est venu. La Philharmonie de Paris consacre ainsi un week-end (21-24 mai) pour célébrer la mémoire et l’influence de Paco de Lucia.  Trois concerts seront donnés par Tomatito, Duquende et Antonio Rey comme un tribut à celui qui fit mondialement connaître le flamenco et l’amena flirter avec le jazz.

Et c’est à travers trois photos que Batida and co chérit le souvenir d’un homme et d’un artiste hors du commun.

 Portrait en soliste

Paco-de-Lucia1 (1)Crédit photo René Robert 1987

Il existe de nombreuses photos de Paco de Lucia et sa guitare, portraits avec pose, clichés saisis en plein concert, visage intense, travaillé par l’effort du jeu. Mais c’est cette photo de René Robert, datée de 1987, que nous aimons parce qu’elle nous intrigue. La guitare au premier plan trace une diagonale impérieuse et semble vouloir sortir du cadre. Le corps de Paco l’enveloppe avec douceur et fermeté, alors que son visage, en partie immergé dans l’arrière-plan d’un noir profond, est totalement absorbé par son instrument. Les traits déjà matures sont comme taillés dans le roc, mais sans sévérité.  Les mains sont fortes et gracieuses, la droite toute en tendons sous tension, tandis que la gauche déploie délicatement des doigts à la rapidité légendaire, capables de jouer dix-huit notes par seconde en se déplaçant sur six cordes.

Ce portrait, presque inexpressif, révèle une évidence : la guitare était pour Paco un prolongement de son corps et de sa pensée. « Si vous m’enlevez ma guitare, je ne peux plus parler et je meurs ».

Portrait en compagnon

The Guitar TrioAl Di Meola, John Mclaughlin et Paco de Lucia – DR

« L’improvisation me plongeait dans un état merveilleux. Soudain, je me lançais dans un solo, sans penser à rien, aucune hauteur, rien, et la musique devenait tellement fluide que je me sentais flotter d’une légèreté inouïe. Avec l’improvisation, tu sens que tu connais tout, que tu es dieu ! »

Fasciné par cette audace propre aux musiciens de jazz, Paco de Lucia entre dans le jazz avec The Guitar Trio au côté d’Al Di Meola et de John Mclaughlin. Cette très belle photo du trio interpelle par les expressions différentes des trois guitaristes : visage pénétré d’Al Di Meola, sourire léger de John Mclaughlin et regard attentif de Paco. Car Paco, qui opéra cette évolution de la guitare flamenca, la sortant de son rôle d’accompagnement pour en faire un instrument solo, aimait le compagnonnage musical.  Source d’inspiration et d’évolution, les pratiques des autres musiciens nourrissaient son art flamenco.  C’est d’ailleurs avec le Guitar Trio que Paco de Lucia et Batida and co se sont rencontrés en 1996, puis en 2001, c’est avec le Septet, sa formation flamenca que leur compagnonnage s’est poursuivi.

Portrait en paysage

Plage du Rinconcillo et le Roc de GibraltarPlage du Riconcillo et le roc de Gibraltar 

crédit photo : Radio France 2015

Paco s’est éteint sur une plage du Mexique alors qu’il jouait au football avec sa famille. Mais c’est sur une autre plage, que sa vie a débuté, celle du Riconcillo à Algésiras, où il aimait jouer, nager et plonger. Cette plage, il ne l’a jamais oubliée, conservant au faîte de sa gloire, humilité et simplicité. « Pour être universel, il faut être de ton village » déclarait-il. On peut  découvrir l’âme cachée de Paco, en  écoutant le très beau documentaire sonore que lui  ont consacré Carmen Alvarez et Christine Diger, sur France Culture : « Sur la plage du Riconcillo mon âme est restée ».

Dans cette photo, prise à l’occasion de ce documentaire, il y a comme du vague à l’âme. A parts égales, le ciel gris brumeux, la mer glauque et agitée, le sable humide et piétiné divisent l’image. Ils évoquent un abandon précipité, un dépouillement douloureux et pourtant, de l’horizon trouble, émerge le roc de Gibraltar, aux contours flous mais d’une présence indiscutable. Ce qu’en creux cette photo nous raconte est une vieille histoire. Etre dans le monde humain c’est être vivant à la lumière du soleil, jouant sur une plage, avec les autres, les voir et en être vus. Mais une fois la frontière franchie entre la lumière et les ténèbres, pour être encore présent il faut, tel un roc, devenir un fragment d’éternité, habiter la mémoire des autres qui abolit le temps et la mort.  Et grâce à la magie d’un art qui, avec modestie, travail, jubilation et partage, créait l’harmonie à chaque geste, Paco de Lucia s’est installé solidement dans notre paysage.

we-pacocgetty-images-2Crédit photo : Getty images

RIP Paco

Paco de Lucia         DR

« Mon âme est un orchestre caché, je ne sais de quels instruments il joue et résonne en moi » Fernando Pessoa

Le cœur de Paco de Lucia s’est arrêté brutalement le 25 février dernier, mais son âme, dont l’unique et sublime instrument était la guitare, survit dans le silence qui s’en est suivi.

Habité par le duende, ce feu sacré de l’âme flamenca, virtuose des cordes au-delà de la maîtrise académique, Paco de Lucia savait comme tous les grands musiciens faire résonner le silence, lui donner une intensité à nulle autre pareille.

Après la stupéfaction et le désarroi qu’a entraîné la nouvelle de sa disparition, il nous a fallu parcourir ce temps entre deux rives, ce temps où le silence domine, compact et douloureux,  pour qu’enfin se fasse entendre la petite musique du souvenir. De Paco de Lucia, nous en avions quantité.

La route de Paco a croisé plusieurs fois celle de Batida. En 1996, à l’occasion de la sortie de son album « The guitar Trio », Batida s’est chargée de la conception et de la réalisation de la pochette de l’album, en plus de sa promotion médiatique.

Paco, guitariste maître du flamenco avait étendu son champ d’expérience au jazz, lequel avait changé son regard sur sa pratique musicale. Sa technique fascinante l’a fait intégrer le trio de guitares acoustiques avec John McLaughlin et Al Di Meola, ce qui lui a permis d’élargir son auditoire et de confirmer son succès.

« The Guitar Trio » signait les retrouvailles des trois guitaristes, qui avaient remporté un immense succès en 1981, avec leur tournée mondiale puis leur album « Friday Night In San Francisco ».

En 2001, Batida accompagne à nouveau Paco pour la promotion presse de son concert au Grand Rex. Il se produisait, alors, avec sa formation Paco de Lucia & Septet, dans un registre flamenco. Cette année-là, Il vient également jouer avec son Septet au Festival des Nuits de la Guitare de Patrimonio, en Corse. Batida était présente car nous assurions les relations presse du Festival.

Travailler avec Paco de Lucia était un véritable privilège. C’était, à coup sûr, partager des instants inspirés, enflammés, de ces instants qui, dans un jaillissement fugace, font accéder à l’éternité.

Album Guitare TrioDR