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Kader Fahem, l’art de s’orienter

Le détour de Kader Fahem fut long. De son Algérie natale, qu’il quitte à l’âge de 7 mois avec toute sa famille pour s’installer en Lorraine, il n’est peut-être resté dans la mémoire de Kader que des souvenirs empruntés à ceux qui y avaient véritablement vécu. Son origine, son Algérie, c’est une somme de composantes transmises par son père et sa mère : l’ébène de ses yeux, son teint soleil et la musicalité de la terre kabyle. Autant de signes de son origine inscrits dans sa peau et son âme.

Guitariste prodige et autodidacte, il se tourne pourtant vers la pratique flamenca, initié par son frère aîné, puis tous les maîtres auprès desquels il poursuivra son apprentissage.

Avec The Road to Sahara, son nouvel album disponible depuis le 6 octobre, Kader Fahem revient là où le soleil se lève, vers l’Orient, vers la lumière de la terre maternelle. Un album habité par le duende et le tarab.

 

© Audrey Krommenacker

Trouver sa voie

« Il ne connaît pas sa terre, il n’a pas de frontière » chante Kader Fahem dans « L’exil ». Doucement, timidement – car Kader est un artiste timide lorsqu’il parle et chante, il dévoile ce qu’est pour lui son origine : un espace béant, indéterminé, aussi vaste qu’une déchirure et pourtant rempli des transmissions familiales, des chants qui l’ont bercé, des mélopées kabyles et des musiques traditionnelles d’Algérie.

Comment ce que l’on n’a pas connu peut-être aussi douloureux ? Probablement parce que « les sons terrestres sont une sorte de réminiscence du monde spirituel, comme l’écrit Pamela Chrabieh, ce qui peut faire naître une grande nostalgie, chantant la séparation et révélant la douleur du désir d’union ». Et certainement parce qu’il faut que Kader réinvente le chemin du retour à la terre mère.

Dans The Road to Sahara, lorsque Kader saisit son instrument et joue, avec son toucher, tour à tour caressant et hypnotique, il accomplit un geste magique qui le relie aussitôt à cet Orient originel. Mais pour se réapproprier ce que son âme a entendu, avant d’être enfermée dans l’opacité de la chair, Kader a vécu une odyssée intérieure. Lorsqu’il choisit la guitare à l’âge de 7 ans, il témoigne d’une sensibilité, d’une précision et d’une dextérité immédiates, renforcées au contact des manouches. Il perfectionne son talent flamenco lors d’un long apprentissage, qui fait de lui l’héritier de Paco de Lucia. Sa fougue, son sens de l’improvisation se révèlent dans tous les styles qu’il aborde. Sonorités blues, gitanes, manouches, jazz, bossa, rock lui permettent de consolider sa réputation de guitariste habité par le duende.

 

Briser les frontières

La quête du duende peut entraîner au loin, par-delà des limites que l’on croyait immuables. Or la démarcation stylistique entre la musique andalouse et celle du Maghreb est ténue. Une mer les sépare, mais la Méditerranée est une mère intérieure bordée de terres dorées par le soleil, qui diffèrent seulement par la langue qui s’y parle. Aux exilés qui, chaque jour, la traversent sur de frêles embarcations, qui échouent ou meurent sur ses rivages, elle semble infranchissable. Pourtant, la musique a, elle, dessiné depuis longtemps des lieux de passage, des parentés rythmiques et des liens mélodiques communs.

The Road to Sahara en est la preuve, car le nomadisme musical de Kader Fahem parvient à unir la terre d’origine et la terre d’accueil, les deux terres qui l’ont nourri. Au sein de l’album, la pulsion incessante du bendir et son bourdonnement délicat se transforment en cavalcade résonnante donnant des couleurs différentes au toucher inspiré et fougueux de la guitare de Kader. Et lorsqu’il s’empare de la mandole, l’instrument principal de la musique kabyle, Kader Fahem pare ses compositions d’une rondeur et d’une chaleur entraînantes. Il emporte alors l’auditeur dans les rythmes vibrants et exaltants d’une émotion cachée, cette émotion esthétique, extase musicale que l’arabe nomme tarab et que l’espagnol appelle duende.

Kader Fahem s’est produit au Comedy Club le 3 octobre dernier dans le cadre des soirées This Is Monday à voir (ou revoir) ici.

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Lumineuse fin de saison à l’Avant Seine

Ce week-end, il faut courir à l’Avant Seine /Théâtre de Colombes qui connaîtra un joyeux bouleversement culturel,  à l’initiative de Grégoire Lefèvbre. L’Avant Seine /Théâtre de Colombes accueille le samedi 4 juin, La Nuit des Rois de Shakespeare, en version «bollywood », comédie de l’émerveillement, où rêverie amoureuse, bamboche irréelle, travestissement des apparences et du langage sont vivifiés par une mise en scène généreuse aux couleurs et musiques de l’Inde.

Chatoyante Nuit des Rois

Le spectacle, proposé par l’Avant Seine /Théâtre de Colombes, a été conçu par The Company Theatre de Mumbaï et créé initialement pour le Globe Theatre de Londres.

Le metteur en scène Atul Kumar rend hommage à l’univers de la comédie de Shakespeare. Le rire y est roi, les chants et les danses remplacent des mots corrompus par la subversion des apparences. Le déplacement de la légendaire pièce dans un village indien emporte par sa joie communicative, les thèmes, les sentiments sont là en filigrane au milieu des rebondissements et clowneries diverses.

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Envoûtante journée indienne

A l’occasion de ce spectacle, le théâtre propose aux spectateurs de découvrir les codes et coutumes de la culture indienne, au travers d’ateliers gratuits, d’initiations et de rencontres.  Dès 11 h, ce samedi 4 juin, hatha yoga, découvertes des saveurs de la cuisine indienne, de sa langue hindi, des danses traditionnelles et bollywoodiennes se succèderont à l’Avant Seine, favorisant l’immersion des participants dans l’univers contrasté d’une Inde magique.

L’ensemble de la programmation et les conditions d’accès sont à retrouver sur le site de l’Avant Seine /Théâtre de Colombes

La Nuit des Rois d’après William Shakespeare

Adaptation Amitosh Nagpal, mise en scène d’Atul Kumar, par The Company Theatre de Mumbaï

Samedi 4 juin 2016 – 20h30 Durée : 2h avec entracte. Spectacle en hindi surtitré en français

L’Avant Seine / Théâtre de Colombes
Parvis des Droits de l’Homme – 88 rue Saint Denis, 92700 Colombes

Les Princes

En ces instants de trêve, où les fêtes religieuses et païennes se célèbrent dans le repli du premier cercle – familial et amical, la dernière suggestion de spectacle de Batida est une invitation au partage.

Le Cirque Tzigane Romanès propose au cœur de cet hiver, doux et brutal, un spectacle empli de tendresse et d’humanité « La Lune tzigane brille plus que le soleil ». Pour nous tous qui pouvons faire nôtres les mots d’Alexandre Romanès « Le monde m’a blessé, comme un animal vivant qu’on déchire avec les mains », le Cirque Tzigane Romanes nous fait le cadeau d’un baume de poésie. De quoi rafistoler nos cœurs, recoudre nos âmes et nous relier à nouveau.

Trandafira Romanes

Un peuple de promeneurs

Venus de la Petite Egypte, munis de lettres et sauf conduits délivrés par leurs protecteurs, héritiers d’une histoire méditerranée et européenne, ils ont pris le nom de Gitanos, gitans, au sud et de tziganes, en traversant l’Arménie et le Caucase.  Accueillis dans les villes, dans les cours royales, ils divertissaient par leur art sensible, spontané et poétique où se mêlaient tours de musique et de chants, funambules, contorsionnistes, trapézistes, danse, jonglage, rubans et cerceaux. Les tziganes sont les princes d’un royaume sans frontières, d’une nature errante, dispersée, insaisissable, riches de la Lune, leur mère, et de la nuit piquée d’étoiles.

Les spectacles du Cirque Romanès sont un retour permanent aux sources d’une culture ancestrale qui apparaît, aujourd’hui, comme un acte politique fort.  Leurs numéros appartiennent à un art du cirque pur, farouche et émouvant. Pleins de charme, fragiles, voire désuets, ils s’enchaînent avec une apparente spontanéité, racontant la vie tzigane au rythme vif du petit orchestre. Et puis Délia Romanès chante. Elle chante de cette voix slave qui porte en elle tout un monde étranger, ivre de tendresse et de tristesse ; elle chante à elle toute seule comme chante un chœur, l’éternel voyage des tziganes.

Sous le petit chapiteau intimiste des Romanès, tout est mouvement, énergie et liberté absolue, comme dans l’univers.

« La Lune tzigane brille plus que le soleil »

Jusqu’au 5 mai 2016, sous le chapiteau du Cirque Tzigane Romanès

Square Parodi, Bd de l’Amiral-Bruix 75016 Paris – Métro : Porte Maillot ( ligne1)

Compte à rebours pour le Keaton Project

Il ne reste plus que quelques jours pour participer au nouveau défi de Serge Bromberg : le Keaton Project. Son ambition : sauver et restaurer  les 32 courts-métrages de Buster Keaton,  afin de pouvoir les projeter dans le monde entier. Rendez-vous sur Kick Starter, plateforme de financement participatif de projets créatifs, pour contribuer à la restauration de ces œuvres précieuses avec Lobster Films.

keaton horloge

L’homme qui sauvait les films

Explorateur de la pellicule argentique, aventurier des bobines oubliées, artisan passionné de la sauvegarde et de la restauration d’un patrimoine négligé et endommagé, Serge Bromberg est un combattant pugnace du temps qui passe. Il lutte depuis des années afin de faire revivre des chefs d’œuvre cinématographiques ou de sortir de la nuit de leur boîtier métallique, d’antiques films courts, témoins de la vigueur créative et de la poésie des premières générations du cinéma. On lui doit d’avoir sorti de son purgatoire l’Enfer de Clouzot, d’avoir fait vibrer à nouveau le premier J’accuse d’Abel Gance, entre autres. La collection de Lobster films est  à ce jour la première collection privée au monde  et compte près de 50.000 films rares, souvent inédits, ou désormais classiques ce qui représentent plus de 110.000 bobines.

L’homme qui ne riait jamais

Le nouveau projet exaltant de Serge Bromberg est de restaurer en très haute définition l’intégralité des 32 courts-métrages réalisés par Buster Keaton entre 1917 et 1923 (tous ses courts muets), avant de passer au long. Ces films existaient sur des copies de qualité très médiocre parfois incomplètes. A la fin des années 20, Keaton abandonne la production et ne s’occupe donc pas de la conservation des négatifs de ces premières œuvres. Serge Bromberg entame l’exploration de toutes les archives du monde et des collections privées, afin de retrouver tous les morceaux de copies, les bouts de plan, les lambeaux de séquences de ces courts-métrages. Une fois ce matériel rassemblé, inventorié, les plans sont scannés, image par image, ce qui représente plus d’1 million d’images !  Les meilleurs éléments sont alors assemblés, dans le respect du montage initial  souhaité par le réalisateur, puis la restauration numérique peut commencer, tandis que les compositeurs de musique enregistrent les partitions nouvelles qui accompagneront les films. C’est à ce moment crucial, une étape longue et coûteuse, que Serge Bromberg fait appel à votre contribution pour lui permettre de boucler un budget de 396.000 €.

Et les gens qui aidaient

Keaton project

Petit défi dans le grand défi : rassembler 45.000 € avant le 30 octobre 2015. En ce 21 octobre, 246 contributeurs ont déjà versés 25.861 €.  Comme sur toute plateforme de financement participatif, les contributions font l’objet d’une contrepartie nous vous invitons à découvrir sur la page dédiée au Keaton Project.

Précipitez-vous car le temps court !

Pour en savoir plus sur Lobster Films : rendez-vous sur leur site. Et pour découvrir les projections Retour de Flamme, nous invitons à lire cet article.

Clément Bénech s’élève et charme.

Des  « Coups de cœur », nous en avons régulièrement. Or, là il s’agit presque de tachycardie.  Cette expression organique reflète la sensation éprouvée à la lecture des deux romans du jeune Clément Bénech.

A 24 ans, celui qui se déclare « auteur » dans sa bio Twitter a tout d’un écrivain.
L’écriture vive et légère surfe sur les jeux de mots, souvent drôles, toujours expérimentaux. On devine un disciple de Modiano, en plus rigolo.

 

Lève-toi et charme.

Lève-toi et charme.

Les à-coups du cœur

Ses thèmes de prédilection : le réel et son double – il est aussi apprenti philosophe- prennent la forme de romans d’amour. Car là est toute l’affaire de Clément Bénech : l’amour, au sens large du terme, celui du monde, de l’écriture, de l’autre, de soi, des chats et des lavomatiques. Tout cela est ausculté avec curiosité et malice.

Son premier roman, l’Eté slovène, paru chez Flammarion, retrace le road-trip estival d’un jeune couple, se débattant dans une routine mortifère mais cependant animé par l’espoir d’un retour de flamme. Lève-toi et charme, paru en mars, toujours chez Flammarion, (l’animal est fidèle), séduit par son titre. Le narrateur, en proie à une douce procrastination, part à Berlin se concentrer sur une thèse qui n’avance pas à Paris. Mais qui n’avancera pas plus Outre-Rhin. La faute à sa tendance naturelle à l’errance citadine et poétique, aux farces chronophages d’un chat trop espiègle ou bien à son attirance grandissante pour la magnétique Dora ?

Le schéma narratif est fragmentaire, le fil conducteur évanescent déstabilise. L’écriture est toujours fine, drôle et précise. Clément Bénech nous disperse dans des digressions jouissives, et nous entraîne sur les chemins de ses interrogations.

portrait clément bénech

Clément Bénech – crédits photos : Olivier Steiner

 

Le coup du questionnaire

Nous l’avons soumis à un Proustionnaire chinois, petite torture stylistique au raffinement tout asiatique que n’aurait pas renié Proust.

 

Tes auteurs préféres en prose ?
Modiano, Toussaint, Chevillard, Sebald, Proust, Kundera, Wilde.

Ton poète préféré ?
Mallarmé.

Ton compte Twitter favori ?
Celui de Vincent Vigneron @VVigneron.

Si tu étais un oiseau :
Le héron de la fable (et non le dindon de la farce).

Si tu étais une musique :
Booba, numéro 10.

Si tu étais un fromage français :
Le Brillat-Savarin.

La qualité que tu préfères chez un chat :
L’obligatoire langage du corps.

Si tu étais un adverbe de temps :
Naguère.

Ton mantra :
« Ma seule fierté est que si je n’écrivais pas mes livres, personne ne le ferait à ma place.” (Éric Chevillard)

L’état présent de ton esprit :
Fourmillements.

 

Ces fourmillements, peut être dûs à notre petite torture, seront certainement porteurs de jolis fruits littéraires colonisant nos étagères, ouverts en équilibre sur nos tables de nuit, et qui gâtés et cornés par nos lectures, seront refilés en douce à nos amis, parce que, oui nous l’assumons, notre « coup de cœur ».

D’ici là vous pourrez goûter ces précédents opus ou errer dans les méandres des pensées de Clément .

Son Twitter : https://twitter.com/ClementBenech
Son Tumblr « Comme son nom l’indique » : http://clementbenech.tumblr.com/

Au plaisir des maux

Un foutriquet* mal en point pourrait-il compromettre l’avenir d’un jeune et ambitieux interne  – un avenir brillant qui se dessine en anglaises gravées sur carton Lacermois ?

Déclinant états d’âme et du corps, le monologue gesticulatoire de Daniel Pennac, « Ancien malade des hôpitaux de Paris », mis en scène par Benjamin Guillard au Théâtre de l’Atelier , offre à Olivier Saladin, ex-Deschamps-Deschiens, la possibilité de déployer tous ses talents de conteur et interprète. Seul en scène, il insuffle au texte de Daniel Pennac une folie et un élan qui divertissent le spectateur, avec esprit et jubilation.

ANCIEN MALADE DES HOPITAUX DE PARIS Photo libre de droit Saladin Debout (c)Emmanuel Noblet

Cure de rires

Le plaisir symptomatique et manifeste de la représentation saisit immédiatement le spectateur. Attaquant son histoire au galop, déversant un texte qu’il sait hilarant, Olivier Saladin ne cache pas son bonheur d’être en scène. Il peuple l’espace de multiples personnages, crée des courses de brancards, des réanimations incertaines, accélère, ralentit, pose pour un instantané : la glorieuse carte de visite. Bref, il nous balade et nous entraîne.

Car, dans cette aventure loufoque d’une nuit aux urgences, au cours de laquelle un malade, multipliant les symptômes, met en échec tout le corps médical et l’ambitieux Docteur Galvan, tout devient possible. Les mots s’emballent, truculents, rabelaisiens au service d’une intrigue sans temps mort, qui ne laisse aucun répit au spectateur, jusqu’au retournement final. Le texte file la métaphore, glisse d’une image à l’autre, se joue des polysémies transformant les maux du corps en maux d’esprit. Il trouve dans la voix d’Olivier Saladin une vitalité et une intensité étonnantes.

On rit de bon cœur et à maintes reprises du malheur d’un autre, on sort réjoui. Le bonheur en intraveineuse !

« Ancien malade des hôpitaux de Paris » de Daniel Pennac, avec Olivier Saladin, mise en scène Benjamin Guillard.

Produit par Les Productions de l’Explorateur

Théâtre de l’Atelier 1, place Charles Dullin- 75018 Paris –

01 46 06 49 24,

Jusqu’au 6 juin 2015, du mardi au samedi à 21h – Dimanche à 15h (Relâches exceptionnelles les 12 et 13 mai)

« Ancien malade des hôpitaux de Paris » de Daniel Pennac est édité chez Gallimard dans la Collection Folio

*ultime défi du boss

Le jour d’après

Délicate période qu’est la  transition entre deux années. Nous avions pourtant bien identifié la frontière entre l’avant et l’après. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, nous devions franchir cette démarcation symbolique vers un temps qui s’ouvre, 365 jours qui se déploient, aventureux et excitants. Nous avions engrangé souvenirs et bonnes résolutions, soigneusement imbriqués comme des noisettes dans leur tablette de chocolat -*défi du Boss*, et puis la barbarie a tout fait voler en éclat.

Le temps suspendu, depuis ce mercredi 7 janvier, creuse la plaie béante entre le monde d’hier et le monde d’aujourd’hui. La célébration collective de notre peine, de notre colère et de notre fraternité, dimanche, nous indique qu’il est urgent de se faire du bien.

Et si notre cœur se remet à battre par petits coups, en ce début d’année, son premier battement est pour Alex Ohen & Band.

Il est temps, It’s about time

alex ohen pochette EP

Le premier EP d’Alex Ohen & Band, lancé fin novembre au Sunset/ Sunside sous le label « Découverte Made In Sunside », propose quatre compositions originales aux tonalités et rythmes différents. Deux titres groovy en français, dont l’entraînant Tic Toc, et deux titres en anglais donnent à entendre toute l’étendue des prédispositions de ce jeune groupe.

Se mêlent avec bonheur les influences soul, bluesy, pop, reggae dans une interprétation jazzy tantôt fiévreuse, tantôt lumineuse. La voix de diva soul d’Alex Ohen coule, chaude et intense comme du caramel liquide, insolente de maîtrise et de sensibilité. Autour d’Alex et son piano, un band resserré, composé de guitare, basse et batterie, offre un écrin de pulsations syncopées et d’harmonies moelleuses. L’EP « Il est temps, It’s about time » est disponible en digital sur BandCampau prix d’un euro symbolique.

Mais c’est sur scène que le talent du band éclate, il faut donc s’empresser d’aller les voir pour leur premier concert 2015, le mercredi 18 mars à la Favela Chic. Une petite mise en oreille ici, avec cette excellente réinterprétation de Sweet Dreams d’Eurythmics.

Les Batidams en sont déjà addicts, une addiction sans violence qui nous permettra, souhaitons-le, de poursuivre la marche la tête haute et d’entrer dans la lumière.

 

Infos complémentaires :

Alex Ohen & Band sera en concert le Mercredi 18 Mars à la Favela Chic à 21h30  – 18 rue du Faubourg du Temple, 75011 PARIS.

Pour se procurer l’EP physique, vous pouvez contacter Alex Ohen sur sa page facebook.

La Guerre d’Abel

Qu’il s’agisse de conserver, de restaurer ou de commémorer,  il est toujours question d’un combat. Combat contre l’usure du temps, contre l’effacement de la mémoire, contre la dispersion des témoignages et la disparition des témoins. Lorsqu’en point d’orgue aux commémorations du Centenaire de la Grande Guerre, le 8 novembre dernier, J’Accuse d’Abel Gance (avril 1919), entièrement restauré  à l’initiative de Lobster films,  fut projeté lors d’un ciné-concert exceptionnel à  la Salle Pleyel, on mesure ce que les passions peuvent engendrer de catastrophes et de chef d’œuvres.

J'Accuse

« J’obtins 2.000 soldats »

Plongé au milieu du conflit de 14-18, Abel Gance voit ses amis mourir au front. Soldat malgré lui, filmant pour l’armée, la guerre, les tranchées, les assauts meurtriers, il reste néanmoins un poète révolté : « J’eus ce sentiment d’une rage insensée d’utiliser ce nouveau médium, le cinéma, pour montrer au monde la stupidité de la guerre.» Il imagine J’Accuse, ce chef d’œuvre du cinéma muet, alors que la guerre fait encore rage. Fortement influencé par le récit d’Henri Barbusse « Le Feu », Abel Gance cherche une manière de figurer ce que la guerre et la barbarie peuvent tuer d’humanité en tout homme.

L’argument de J’Accuse est simple,  trois personnages, deux hommes et une femme –  mari-femme-amant presque un trio de vaudeville-  sont irrémédiablement transformés par la guerre. Et si le film met du temps à prendre de l’ampleur, il est jalonné de magnifiques séquences  où la virtuosité de la composition picturale, les incroyables effets de lumière, jouant sur le clair-obscur rivalisent avec un matériau filmé directement sur les champs de bataille. En effet, avec l’accord de l’armée qui soutient son projet de film,  Abel Gance est remobilisé dans la section cinématographique, ce qui lui permet de filmer les combats. Ces images extraordinaires sont inclues dans la scène de la bataille finale. De même, pour tourner la séquence des soldats morts qui reviennent auprès des vivants, Abel Gance demande à utiliser comme figurants des soldats qui sont en permission dans le midi : «  J’obtins ces 2.000 soldats qui savaient qu’ils ne survivraient jamais dans cet enfer. Ils avaient tout vu, et maintenant ils devaient interpréter des morts, sachant qu’ils allaient probablement mourir à leur tour. Cette tension à l’origine de l’impact psychologique de la scène explique la force  du jeu de ces morts vivants en permission. »

J'Accuse les morts

Léonce Henri-Burel, directeur de la photographie d’Abel Gance raconte, que la production du film commença comme un film de recrutement, ce qui permit au réalisateur de compter sur la coopération de l’armée. Le film était pratiquement terminé lorsque la guerre prit fin, que faire alors d’un film de propagande militaire ? Léonce Henri-Burel explique que Gance changea quelques cartons de dialogue et transforma le film en œuvre anti-guerre.  On a dû mal à croire cette version de la petite histoire, tant la force du propos d’Abel Gance est martelée avec ses images saisissantes.

Le film n’est certainement pas une ode pacifique, mais comme finira par l’avouer Abel Gance : « J’Accuse était fait pour montrer que si la guerre n’avait pas d’objet précis, alors c’était un gâchis terrible ».

Reconstruction d’un chef d’œuvre

Malgré le succès international de cette œuvre visionnaire saluée par les  plus grands – dont Griffith et Chaplin – J’Accuse fait partie de la légende des grands films invisibles. Détruit, mutilé, il n’avait jamais été édité en vidéo, ni montré dans sa splendeur depuis près d’un siècle.

La projection de J’Accuse, ce 8 novembre Salle Pleyel lors d’un ciné concert exceptionnel en présence du Premier Ministre, Manuel Valls, présente la version la plus complète (3.525 mètres) et la plus magnifique de l’œuvre d’Abel Gance.  Le négatif original du film n’existant plus, il a été patiemment reconstruit et restauré par l’Eye film Institute d’Amsterdam, à l’initiative de Serge Bromberg qui acquit les droits du film auprès de Nelly Kaplan. Il a fallu récupérer différentes copies réparties entre la France, les Pays-Bas et la République tchèque, les comparer, choisir les éléments du film les mieux conservés, pour ensuite les scanner en vue du montage numérique et de la restauration.

La projection du 8 novembre était illustrée d’une partition originale. Pour l’occasion, la ZDF et Arte ont demandé au compositeur français Philippe Schoeller une création musicale symphonique et électronique, interprétée par l’Orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Frank Strobel.

jacquette DVD J'Accuse

L’édition DVD de J’Accuse, proposée à la vente en France depuis le 12 novembre par Lobster Film offre, quand à elle,  le film restauré, accompagné d’une musique orchestrale nouvelle de Robert Israel, pleine de lyrisme, de force et d’énergie.  En bonus, « Mères Françaises », un film réalisé en 1916, par Louis Mercanton et René Hervil, permet de redécouvrir l’immense Sarah Bernhardt.

Martine en Kmion

Sur l’autoroute du retour, la rentrée, poussée par un été sans soleil, déploie ses remaniements, ses changements, ses nouveautés. Comme chaque année, elle se veut spectaculaire, innovante, florissante.

Et si nous bifurquions. Et si, au lieu d’emprunter la voie royale tracée par d’autres, nous prenions la tangente. Et si comme Martine Camillieri avec son livre « Jamais sans mon Kmion » publié aux éditions de l’Epure, nous partions en vadrouille, et si nous nous offrions une petite robinsonnade ?

 Guide d’improvisation

Avec son « roady langage », cet espéranto du voyageur constitué aux bords des chemins, ses photos simplement belles, accompagnées  d’illustrations signées par Mathieu Camillieri, Martine nous dévoile à travers les 300 pages de son fabuleux « Jamais sans mon Kmion, slow travel et cuisine de peu » tout un art de l’improvisation, de la débrouille quand le confort du quotidien est en vacance.

 IMG_6326crédit photo : Martine Camillieri

Ancienne fille de pub, qu’elle quitte en 2000, auteure, plasticienne et scénographe, Martine Camillieri s’interroge sur l’écologie, le recyclage, la biodiversité et les phénomènes de surconsommation. Lorsqu’elle part en vacances, deux mois par an sur les routes d’Europe, à bord d’un camion qu’elle a aménagé, elle se contente de peu, elle part légère, avec le désir de dormir et cuisiner chaque jour dans la nature.

Le temps se dilate, les petits instants se multiplient au fil des photos qui illustrent richement cet ouvrage, avec la splendeur de la simplicité. La pénurie organisée oblige à l’inventivité, au « nomadisme des utilités » comme l’écrit Martine, nommant ainsi la démultiplication des fonctions des objets (voir pages 36 et 37, les mille et une vies d’un pliant).

Le marché local et les pêches  de Bernd, son compagnon d’odyssée, donnent leurs couleurs à la cuisine de Martine, recettes généreusement partagées dans la partie Cook Book du livre et réalisées avec les quelques instruments embarqués dans son Kmion.

IMG_6249-OKKcrédit photo : Martine Camillieri

Les voyages de Martine invitent à lâcher prise, à échouer nulle part, à se perdre, puis à revenir par paliers, doucement. Car Martine semble connaître l’essence même du voyage, qui ne vaut pas tant pour sa destination que pour sa durée.  Il ne fait alors aucun doute que notre tangente finira par retrouver, au détour d’un chemin, la voie royale.

« Quand tu prendras le chemin vers Ithaque,

Souhaite que dure le voyage,

Qu’il soit plein d’aventures et plein d’enseignements […]

Souhaite que dure le voyage,

Que nombreux soient les matins d’été où,

Avec quelle ferveur et quelle délectation,

Tu aborderas à des ports inconnus ! […]

Mais ne presse pas ton voyage,

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteint l’ile qu’une fois vieux,

Riche de tous les gains de ton voyage,

Tu n’auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse. »

Constantin Cavafy, « Le chemin vers Ithaque »

Pour suivre Martine Camillieri, vous pouvez faire étape sur son site  ou sur sa page facebook.

Traits d’union

« L’art est une des manifestations du risque dont le cœur humain a besoin pour se renouveler.» Anne&Julien

Qu’on les qualifie d’activistes, d’agitateurs, de fantassins ou d’infatigables défenseurs de la scène artistique alternative, Anne & Julien, couple duettiste, ont surtout l’art dans la peau. Passionnément, ils tracent des voies d’accès aux sous-cultures ou cultures bis qui s’élaborent en marge des structures institutionnelles. Une démarche audacieuse que Batida and co partage et soutient.

De l’Hydre de l’Art, leur première expérience de galerie en 1986 à Tatoueurs, tatoués la nouvelle exposition du Musée du Quai Branly (mai 2014-octobre 2015), en passant par HEY !, leur revue sur le modern art et la pop culture, ils découvrent, révèlent, mettent en page et en scène ces productions artistiques dont l’esthétique et l’inspiration ne viennent pas des « beaux arts » traditionnels.

HEY ! Revue égoïste

Ils avaient rêvé d’une revue sur l’art contemporain qui leur ressemble, une qui n’existait évidemment pas, une qui montrait leur amour de la singularité. Depuis 2010, Anne & Julien sont les rédacteurs en chef de HEY ! Modern art & pop culture, cette entreprise égoïste née de leurs fantasmes, qui donne superbement à voir un grand choix d’artistes.

heyDR

Objet collectionnable, éditée trimestriellement, la revue honore les productions d’images multiples et contemporaines venues d’horizons aussi divers que le graphisme, la sculpture, la peinture, la bande dessinée, le street art ou les travaux d’artistes tatoueurs.

Chaque numéro est guidé par le goût d’Anne & Julien, leur plaisir à regarder, à découvrir, il est telle une exposition collective. L’artiste et son œuvre, au cœur du texte et de l’iconographie, sont véritablement mis en scène et en citation. La voix critique se tait pour laisser s’opérer la magie de la rencontre entre l’artiste, son œuvre et le lecteur. « Nos pages sont comme des murs, chaque maquette est un accrochage et nous n’accrochons jamais de la même manière selon le lieu, la superficie. »

Les murs de papier d’Anne & Julien se sont tout naturellement matérialisés dans le cadre de deux grandes expositions qu’ils ont conçues en musée (à La Halle Saint Pierre à Paris en 2011 et 2013), avec les œuvres des artistes publiés.

Tatoueurs, Tatoués : peaux illustrées

Tatoueurs, Tatoués au Musée du Quai Branly

Nouvelle exposition pour Anne & Julien inaugurée le 6 juin dernier, alors que la revue HEY ! s’apprêtait à fêter ses 4 ans, Tatoueurs, tatouées obéit à la même volonté d’approche singulière de l’art du tatouage.

Pendant les 17 mois d’exposition, les quelques 300 œuvres historiques et contemporaines présentées, dont certaines réalisées spécialement pour l’exposition sur des corps en silicone, mettent en perspective une histoire non écrite, vécue à même la peau. Les variations des techniques, motifs, et significations selon les âges et les continents sont ici retracées, restituées pour tenter d’expliquer ce qui, dans l’art du tatouage, aujourd’hui banalisé, fascine encore.

 Exposition Tatoueurs, Tatoués au Musée du Quai Branly du 6 juin 2014 au 18 octobre 2015, plus d’informations ici .

 Pour en savoir plus sur Anne & Julien, et leurs multiples activités, rendez-vous sur le blog de la revue HEY et ne ratez pas le prochain numéro de HEY : hors série HEY ! TATOO sortie prévue en novembre 2014, en librairie.