Archives mensuelles : novembre 2017

Kader Fahem, l’art de s’orienter

Le détour de Kader Fahem fut long. De son Algérie natale, qu’il quitte à l’âge de 7 mois avec toute sa famille pour s’installer en Lorraine, il n’est peut-être resté dans la mémoire de Kader que des souvenirs empruntés à ceux qui y avaient véritablement vécu. Son origine, son Algérie, c’est une somme de composantes transmises par son père et sa mère : l’ébène de ses yeux, son teint soleil et la musicalité de la terre kabyle. Autant de signes de son origine inscrits dans sa peau et son âme.

Guitariste prodige et autodidacte, il se tourne pourtant vers la pratique flamenca, initié par son frère aîné, puis tous les maîtres auprès desquels il poursuivra son apprentissage.

Avec The Road to Sahara, son nouvel album disponible depuis le 6 octobre, Kader Fahem revient là où le soleil se lève, vers l’Orient, vers la lumière de la terre maternelle. Un album habité par le duende et le tarab.

 

© Audrey Krommenacker

Trouver sa voie

« Il ne connaît pas sa terre, il n’a pas de frontière » chante Kader Fahem dans « L’exil ». Doucement, timidement – car Kader est un artiste timide lorsqu’il parle et chante, il dévoile ce qu’est pour lui son origine : un espace béant, indéterminé, aussi vaste qu’une déchirure et pourtant rempli des transmissions familiales, des chants qui l’ont bercé, des mélopées kabyles et des musiques traditionnelles d’Algérie.

Comment ce que l’on n’a pas connu peut-être aussi douloureux ? Probablement parce que « les sons terrestres sont une sorte de réminiscence du monde spirituel, comme l’écrit Pamela Chrabieh, ce qui peut faire naître une grande nostalgie, chantant la séparation et révélant la douleur du désir d’union ». Et certainement parce qu’il faut que Kader réinvente le chemin du retour à la terre mère.

Dans The Road to Sahara, lorsque Kader saisit son instrument et joue, avec son toucher, tour à tour caressant et hypnotique, il accomplit un geste magique qui le relie aussitôt à cet Orient originel. Mais pour se réapproprier ce que son âme a entendu, avant d’être enfermée dans l’opacité de la chair, Kader a vécu une odyssée intérieure. Lorsqu’il choisit la guitare à l’âge de 7 ans, il témoigne d’une sensibilité, d’une précision et d’une dextérité immédiates, renforcées au contact des manouches. Il perfectionne son talent flamenco lors d’un long apprentissage, qui fait de lui l’héritier de Paco de Lucia. Sa fougue, son sens de l’improvisation se révèlent dans tous les styles qu’il aborde. Sonorités blues, gitanes, manouches, jazz, bossa, rock lui permettent de consolider sa réputation de guitariste habité par le duende.

 

Briser les frontières

La quête du duende peut entraîner au loin, par-delà des limites que l’on croyait immuables. Or la démarcation stylistique entre la musique andalouse et celle du Maghreb est ténue. Une mer les sépare, mais la Méditerranée est une mère intérieure bordée de terres dorées par le soleil, qui diffèrent seulement par la langue qui s’y parle. Aux exilés qui, chaque jour, la traversent sur de frêles embarcations, qui échouent ou meurent sur ses rivages, elle semble infranchissable. Pourtant, la musique a, elle, dessiné depuis longtemps des lieux de passage, des parentés rythmiques et des liens mélodiques communs.

The Road to Sahara en est la preuve, car le nomadisme musical de Kader Fahem parvient à unir la terre d’origine et la terre d’accueil, les deux terres qui l’ont nourri. Au sein de l’album, la pulsion incessante du bendir et son bourdonnement délicat se transforment en cavalcade résonnante donnant des couleurs différentes au toucher inspiré et fougueux de la guitare de Kader. Et lorsqu’il s’empare de la mandole, l’instrument principal de la musique kabyle, Kader Fahem pare ses compositions d’une rondeur et d’une chaleur entraînantes. Il emporte alors l’auditeur dans les rythmes vibrants et exaltants d’une émotion cachée, cette émotion esthétique, extase musicale que l’arabe nomme tarab et que l’espagnol appelle duende.

Kader Fahem s’est produit au Comedy Club le 3 octobre dernier dans le cadre des soirées This Is Monday à voir (ou revoir) ici.

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